Rumeur : interview de Véronique Campion-Vincent

Publié par Delphine Lalande  /   juin 26, 2014  /   Posté Réflexions  /   Pas de commentaires
100 % rumeurs : Codes cachés, objets piégés, aliments contaminés...

100 % rumeurs : Codes cachés, objets piégés, aliments contaminés…

Pour tenter de mesurer l’impact qu’une rumeur peut avoir dans la vie réelle, nous avons interrogé Véronique Campion-Vincent, l’une des plus éminentes spécialistes actuelles de la rumeur. Anthropologue au CNRS et co-auteur de 100 % rumeurs avec Jean-Bruno Renard, elle répond à nos questions, sur les différences et les points communs qu’il existe entre la rumeur véhiculée par le bouche-à-oreille et celle véhiculée par internet.

Drapeau Blanc : Internet et les réseaux sociaux ont-ils remplacé le bouche-à-oreille de nos places de village ?
Véronique Campion-Vincent – Ils ne les ont pas supprimés (les échanges en face-à-face jouent toujours un rôle) mais la majorité des informations – vérifiées ou non – transitent par le Net et les réseaux sociaux en 2014.

Drapeau Blanc : Quels sont les points communs et les différences entre la rumeur qui circule de bouche-à-oreille et celle qui circule sur internet ?
V C-V – Les principales sont la portée – beaucoup plus importante avec le Net – la discussion, qui souvent conduit au démenti. Les acteurs étant bien plus nombreux sur internet, des phénomènes de cliques, c’est-à-dire de petits groupes s’accordant sur une interprétation ou un démenti – apparaissent. En conséquence le rythme de circulation des rumeurs a changé car il est beaucoup plus rapide. Je vous invite à lire les exemples du chapitre : « Le tweet, un nouveau nom pour la rumeur ? », dans notre ouvrage 100% rumeur.

Drapeau Blanc : Quelle est l’intention d’une rumeur véhiculée, le but ? A qui « profite le crime » ?
V C-V – Certaines rumeurs sont lancées avec intention de nuire: il y a alors manipulation, calomnie. L’exemple de la “rumeur de Toulouse” accusant Dominique Baudis s’impose.
Cependant ce n’est pas le cas dominant. Sans qu’il y ait un but bien défini, nos analyses montrent que si une rumeur circule, c’est qu’elle correspond à des attentes ou des craintes du public qui la transmet en la transformant. Et il y a un jeu avec les médias qui reprennent ou démentent. Dans notre ouvrage, des exemples opposés comme Les vols de voiture par stratagèmes (angoisses et intérêt pour la technique) et Les lunettes déshabillantes (désirs sexuels) sont des exemples de ce type de circulation où “le crime profite” à des tendances collectives, souvent contradictoires.

Drapeau Blanc : Est-il possible d’identifier l’auteur d’une rumeur (glurge) sur internet ?
V C-V – Parfois oui, ainsi dans notre livre La culotte de dentelle, un totem tantra est la déformation d’un article que nous avons retrouvé. Mais cette identification a moins d’importance que l’analyse des raisons pour lesquelles un processus de circulation s’enclenche (voir question sur les intentions de la rumeur véhiculée, plus haut).

Drapeau Blanc : Comment apporter un démenti ?
V C-V – Avec prudence, car le démenti révèle souvent l’information à des gens qui ne la connaissaient pas. Cela a été le cas lors de l’intervention d’Isabelle Adjani démentant à la TV la rumeur de sa grave maladie (Sida).

Drapeau Blanc : Quel est le meilleur moyen d’apporter un terme à une rumeur ?
V C-V – Edgar Morin se vantait d’avoir lancé une “contre-rumeur” faisant de ceux qui colportaient ces histoires de disparitions des antisémites. Une communication factuelle rigoureuse peut également être une bonne stratégie.

Drapeau Blanc : Pourquoi les gens croient à ce genre de rumeur ? Ou continuent d’y croire, même une fois démentie ?
V C-V – Parce qu’en parler leur permet d’exprimer souhaits et angoisses.

Drapeau Blanc : Avez-vous des exemples de rumeurs qui aient notablement nuit à la réputation d’une marque ?
V C-V – Certains l’affirment tels Christian Harbulot (Ecole de guerre économique) et récemment Laurent Gaildraud (Orchestrer la rumeur, 2012 Eyrolles). On trouve des faits isolés curieux, mais nous ne sommes pas convaincus de la justesse de leur raisonnement.
La circulation des rumeurs obéit à des paramètres trop complexes pour qu’elles soient aisément manipulables comme ces auteurs le disent – tout en vendant des méthodes de protection.

Drapeau Blanc : Question subsidiaire : pensez-vous que la « rumeur du 9-3 » a pu jouer un rôle dans les résultats des élections européennes, ou du moins, comment a-t-elle trouvé son ciment ?
V C-V – La rumeur du 9-3 qui est apparue trop tard pour que nous en parlions dans notre ouvrage (mais je vous renvoie aux rumeurs évoquées dans le chapitre Le petit garçon perdu qui pleure) est un symptome et c’est dans une xénophobie très répandue jointe à des inquiétudes économiques diffuses qu’il faut trouver son ciment.

Dans une prochaine interview, Guillaume, du site Hoaxbuster.com, autre éminent spécialiste de la rumeur sur internet, répondra aux mêmes questions.

Interview de Véronique Campion-Vincent et Jean-Bruno Renard sur Hoaxbuster.com
Ouvrage : Véronique Campion-Vincent et Jean-Bruno Renard, 100 % rumeurs : Codes cachés, objets piégés, aliments contaminés… La vérité sur 50 légendes urbaines extravagantes, Payot, Essais Payot, mars 2014.

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