Rumeur : interview de Guillaume, co-fondateur de Hoaxbuster.com

Publié par Delphine Lalande  /   juillet 04, 2014  /   Posté Réflexions  /   1 commentaire
Guillaume, co-fondateur de Hoaxbuster.com

Guillaume, co-fondateur de Hoaxbuster.com

Dans le cadre de notre dossier sur la rumeur, nous avons interviewé Guillaume, co-fondateur de Hoaxbuster.com, site qui depuis 15 ans débusque les pièges, révèlent les canulars et lève le voile sur les rumeurs qui circulent sur le web. Un travail de Titan, de longue haleine, un mythe de Sisyphe qui a encore de beaux jours devant lui, tant que dureront la rumeur et internet. Il passe au crible de son expérience dans le numérique les phénomènes qu’il passe son temps à démentir : le hoax, le fake, la fausse information, cousins germains de la rumeur, en les comparant à la plus populaire des rumeurs chez les enfants : celle du Père Noël.

Drapeau Blanc : D’où vient le terme hoax ?
Guillaume – Il s’agit d’un emprunt à la langue anglaise (canular) que nous avons sciemment détourné pour en faire un terme spécifique au web. Au moment de la création du site (en 1999) nous cherchions un mot valise, court et simple qui nous permettrait d’englober tout ce qui est faux, détourné, mal compris ou encore volontairement nuisible. Nous n’avons rien trouvé en francophonie… Parallèlement nous avons reçu un mail censé nous mettre en garde contre des virus de la part d’un contact. Ce mail portait la mention « ATTENTION, CE SONT DES HOAX !!! », ça nous a fait marrer et nous avons décidé que ce serait notre mot mascotte en décidant unilatéralement de sa définition francophone, à savoir : fausse information en circulation sur le web.
Pour l’anecdote, « hoax » est entré dans le Petit Robert et le Larousse en 2011, et c’est probablement notre plus grande fierté.

Drapeau Blanc : Y’a-t-il une différence entre un hoax véhiculé par mail et un hoax véhiculé sur les réseaux sociaux ?
Guillaume – Sur la forme, globalement, non. Les différences sont liées aux différences intrinsèques des supports. Sur les réseaux sociaux les hoax sont souvent plus vindicatifs, plus racoleurs (comme une prise de parole publique, une affirmation de soi). La caisse de résonance sociale est également beaucoup plus importante que celle proposée par le mail (on touche tout de suite beaucoup plus de monde, à condition justement d’avoir su capter l’attention du public, d’où la dramatisation). Mais ces aspects-là ne font que coller aux évolutions du web et à l’utilisation qu’on en fait. Par mail, le temps est asynchrone, on peut prendre le temps de lire, d’analyser, de décider de la pertinence d’un contenu avant de le transférer à son carnet de contacts (qui fera de même). Sur les RS, on est dans la réactivité immédiate, on like / dislike ou on zappe, et ce qui est zappé est instantanément oublié (bien que toujours accessible, et c’est là un des problèmes des réseaux sociaux).
Sur les réseaux sociaux l’essentiel c’est d’exister (d’être vu, reconnu)… Or pour exister, il faut poster des trucs. Mais que poster quand on n’a strictement rien à dire qui pourrait capter l’attention ? C’est simple, une bonne vieille rumeur de derrière les fagots fait parfaitement l’affaire !

Drapeau Blanc : Se répandent-ils à la même vitesse, de la même façon ? Quel est leur fonctionnement ?
Guillaume – Le fonctionnement est le même quel que soit le vecteur de transmission : pour marcher, il faut qu’un hoax suscite l’émotion du public visé (la peur, le dégoût, l’envie, la jalousie, le rire, l’incompréhension, l’incrédulité, l’espoir,…). Peu importe que cette émotion soit positive ou négative, l’important c’est qu’elle soit déclenchée. Une fois l’émotion enclenchée, la nature humaine fera le reste. Je pense qu’il ne s’agit pas là d’une caractéristique spécifique du hoax mais plus globalement du principal ingrédient du fonctionnement de la rumeur.

Ainsi par exemple, on a pu entendre dernièrement que Zidane allait être le prochain entraîneur des girondins de Bordeaux. Cette (désormais fausse) information a sans aucun doute généré énormément de buzz par tous les canaux imaginables, depuis la machine à café jusqu’à Twitter, en passant par le café du commerce via Facebook et les sms (sans parler des médias traditionnels qui en ont fait des tonnes sur le sujet). Littéralement, il ne s’agissait que d’un hoax, mais les émotions engendrées (espoir pour certains, euphorie ou incompréhension pour d’autres) par l’éventualité de la nouvelle ont créé l’effet d’une bombe médiatique.

Drapeau Blanc : Quelle est la finalité d’un hoax ?
Guillaume – Je pense qu’aujourd’hui encore la plupart des hoax ne sont pas créés sciemment. Il s’agit pour la grande majorité de mauvaise interprétation des faits. La finalité est donc floue puisque le point de départ se base sur quelque chose de faux. Cependant, de plus en plus souvent (je dois bien le reconnaître) des personnes créent des hoax de toutes pièces dans le but de nuire, de désinformer ou de scandaliser. Il suffit de tordre les faits (ou les propos, les actes d’une personne connue) pour les faire coller au résultat qu’on veut obtenir. Toute l’histoire autour de la fumeuse « théorie du genre » est parfaitement représentative de ce genre de manipulation orchestrée des masses.

Sur le terrain politique, après 15 ans passés à bosser sur le sujet hoax, je constate sans aucune ambiguïté que le fonctionnement populaire des hoax n’a plus aucun secret pour certains mouvements à l’idéologie bien marquée et qu’ils n’ont aucun scrupule à l’utiliser pour faire progresser leur conceptualisation de la société. En fait, ils ont compris que peu importe les moyens, l’important c’est d’arriver à sa fin en avançant masqués.

Sur le terrain économique, si au sein d’une entreprise de 100.000 salariés, la direction souhaite se séparer de 5000 personnes mais ne veut pas une guerre sociale trop sanglante, elle sera bien avisée de laisser fuiter, plusieurs mois en amont, une rumeur faisant état de 25.000 emplois menacés. Une fois la rumeur en place et les inquiétudes des salariés bien ancrée, elle n’a plus qu’à reconnaître « certaines difficultés » tout en affirmant avec force que le chiffre de 25.000 est une aberration et que tout sera fait pour garder le plus de monde possible. Résultat, la direction en licenciant 5000 personnes atteint son objectif initial et conserve une image positive après des employés (« ils se sont battus pour éviter une énorme casse sociale »).

En conclusion, il n’y a pas une finalité mais soit une méconnaissance ou une déformation volontaire ou non des faits qui mène à des finalités diverses et variées :)

Drapeau Blanc : La rumeur a-t-elle des cycles ? (revient-elle ?)
Guillaume – Oui ! Les créations de nouvelles rumeurs sont finalement moins nombreuses qu’il n’y parait. Il s’agit bien souvent d’une variante d’une rumeur en circulation depuis des années (voire des dizaines d’années) ou encore plus basiquement de la même rumeur qui ressort. L’oubli systématique est peut-être une caractéristique du web, ou alors c’est plus sûrement la superficialité de l’émotion qui fait que nous ne nous rappelons pas du fond de ce qui circule. En ne s’attachant qu’à l’émotion suscitée (et non aux faits contenus dans ce qui circule) on permet à cette même rumeur de resurgir quelques années, voire quelques mois plus tard, sous une autre forme (il suffit de changer ce qui base l’histoire). Un des paradoxes, c’est qu’internet garde tout en mémoire… Il suffit souvent d’un clic ou deux pour comprendre qu’il s’agit d’une vieille rumeur, mais non, l’internaute préfère recommencer le cycle en se disant « on ne sait jamais » plutôt que de perdre une minute de son temps à vérifier.

Drapeau Blanc : Sur Hoaxbuster, arrivez-vous à détecter l’origine d’un hoax ?
Guillaume – Ca arrive, mais ce n’est pas du tout notre but. Nous ne cherchons pas à détenir LA vérité (et d’ailleurs, existe-t-elle ?), ni à pointer du doigt les fautifs, mais beaucoup plus simplement à vérifier les faits pour permettre à chacun de se faire son opinion.

Drapeau Blanc : Comment arrivez-vous à « démentir » un hoax ?
Guillaume – En partant d’une idée simple, quel que soit le hoax en circulation, pour fonctionner il doit contenir des faits sur lesquels les gens vont pouvoir baser leur certitude. Nous cherchons donc à vérifier les faits présentés. Ainsi, pour un hoax en lien avec le monde médical, il faut citer un médecin, un hôpital, un centre de recherches… bref, quelque chose qui accrédite l’histoire racontée. Dans ce cas, nous irons tout simplement interroger la source, si elle existe. Et si elle n’existe pas, alors nous chercherons à comprendre pourquoi elle a été créée.

Drapeau Blanc : Pourquoi certaines personnes continuent d’y croire, même une fois le hoax révélé ?
Guillaume – Parce que l’histoire qui leur ai racontée est en accord avec leurs convictions profondes. Ni plus, ni moins.
Si vous dites à un enfant de 4 ans que le Père Noël n’existe pas, il ne va pas vous croire parce qu’il est archi convaincu de son existence. A l’inverse, 2 ans et pas mal de récrés plus tard, vous ne faites plus que valider la non-existence du Père Noël (la rumeur de la cour d’école a déjà bien entamé ses convictions). Dans le même temps, des enfants de CM2 continuent de vouloir croire au Père Noël… contre vents et marées, et sans doute un petit coup de manipulation de la part de leurs parents qui choisissent de les laisser dans l’illusion.

Quel que soit le hoax traité, il nous arrive tout le temps de recevoir des messages nous disant « jusque-là j’avais confiance en vous et vous faisiez un boulot formidable, mais plus maintenant. ». En fait, nous avons juste traité un hoax qui venait confirmer les convictions de notre interlocuteur… et en traitant ce hoax, nous détruisons son Père Noël.

Print Friendly, PDF & Email

One Comment

  1. francis bécon 8 juillet 2014 11 h 50 min Reply

    Mais alors.. c’est une rumeur ?

Poster un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*